50 ans après Mai 1968, quel héritage ?

Une étude Harris Interactive pour le Nouveau Magazine Littéraire

Enquête réalisée en ligne les 5 et 6 février 2018. Échantillon de 2 007 personnes, représentatif des Français âgés de 18 ans et plus. Méthode des quotas et redressement appliqués aux variables suivantes : sexe, âge, catégorie socioprofessionnelle et région de l’interviewé(e).

 

À l’approche du cinquantenaire de Mai 1968, Le Nouveau Magazine Littéraire a confié à Harris Interactive la réalisation d’un sondage. Il s’agissait d’interroger la mémoire collective des Français sur cet épisode marquant du XXème siècle dans notre pays. 50 ans après la naissance du Mouvement du 22 Mars à la faculté de Nanterre, cette enquête cherchait à identifier les jugements rétrospectifs sur ces événements de la part des Français. Le nombre de personnes interrogées (plus de 2 000) permet d’observer avec une attention particulière les réponses des personnes aujourd’hui âgées de 65 à 75 ans, qui avaient donc entre 15 et 25 ans en Mai 1968.

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50 ans après, les événements de Mai 68 restent bien identifiés par les Français : 93% affirment en avoir déjà entendu parler. Ceux-ci y associent une multitude de composantes parallèles, laissant entrevoir une trace protéiforme dans la mémoire collective : remise en cause d’un modèle sociétal dépassé, mouvement étudiant mais aussi social, marquant un tournant dans la vie culturelle française

 

50 ans après, les événements de Mai 1968 constituent indubitablement un moment fort de l’Histoire récente : 93% des Français déclarent avoir déjà entendu parler de ce moment. 82% affirment même « voir précisément ce dont il s’agit ». Toutefois, Mai 68 n’est pas identifié de façon homogène dans toutes les classes d’âges. Ainsi, la notoriété de ces événements est quasi universelle parmi les personnes suffisamment âgées pour les avoir vécus eux-mêmes. En revanche, parmi les jeunes générations, les connaissances sont plus éparses : parmi les Français âgés de 18 à 34 ans, seuls 61% estiment bien connaître Mai 68, quand 22% indiquent en avoir certes « entendu parler » mais sans voir précisément de quoi il s’agit. 17% des jeunes déclarent même que cela ne leur évoque rien du tout.

 

Plus précisément, parmi les 93% de Français ayant déjà entendu parler de Mai 68, quelles représentations sont associées à ces événements ? Lorsqu’ils décrivent ces événements avec leurs propres mots, les Français mobilisent des champs lexicaux riches et variés : les termes les plus utilisés comprennent des évocations descriptives (manifestation, grèves, barricades), la mise en avant de certains acteurs-clés (jeunesse, étudiants, Cohn-Bendit, De Gaulle) ou encore des tentatives de qualifier le mouvement dans son ensemble (révolte, révolution, liberté, changement) mais peu de références aux mobilisations ouvrières voire aux organisations (CGT, PCF, UNEF…).

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D’ailleurs, lorsque l’on soumet aux Français différentes définitions potentielles des événements de Mai 68, ceux-ci attribuent plusieurs composantes parallèles à cet épisode historique. Plus de 8 personnes sur 10 associent Mai 68 à « la remise en cause d’un modèle sociétal dépassé » (87% estimant que cela correspond bien à leur image de ces événements), à « une manifestation étudiante » (86%), à « un mouvement social pour demander de meilleures conditions de travail et de salaire » (83%) ou encore au « début d’une nouvelle période dans la vie culturelle française » (82%). Le consensus est un peu moins net concernant « une libération de la parole des femmes » : 74% jugent que cela correspond bien à Mai 68. Concernant deux définitions davantage sujettes à polémique, 65% des Français associent Mai 68 à un « moment de répression violente par les forces de l’ordre », quand seulement 26% considèrent qu’il s’agissait d’un « mouvement de délinquance ».

 

Sur la plupart de ces définitions, les opinions exprimées par les Français s’avèrent relativement homogènes, quel que soit le profil sociodémographique des répondants. Principale nuance : parmi les Français ayant exprimé un vote au premier tour du dernier scrutin présidentiel, les électeurs de François Fillon (et dans une moindre mesure ceux de Marine Le Pen) expriment un scepticisme plus prononcé à l’égard de Mai 68 : ils identifient moins nettement ses différentes composantes, sont plus nombreux à y associer une forme de délinquance (38%), et moins enclins à identifier une répression violente par les forces de l’ordre (54%). En termes générationnels, les personnes « soixante-huitardes » (ayant été jeunes en Mai 68) lui attribuent davantage la majorité des définitions proposées.

 

 

Rétrospectivement, 79% des Français attribuent à Mai 68 des conséquences positives pour la société française et seule une minorité adhère à des affirmations critiques selon lesquelles Mai 68 aurait détruit l’école républicaine ou encore favorisé l’individualisme au détriment du collectif

 

Alors que les conséquences au long terme de Mai 68 sont régulièrement débattues sur la place publique, les Français expriment dans cette enquête un jugement clair. Ainsi, 79% des personnes interrogées associent les événements de Mai 68 à des conséquences principalement positives pour la société française, quand seulement 17% des répondants considèrent que ce mouvement a eu, dans l’ensemble, un effet néfaste. Sur cette question éminemment sensible, des clivages nets apparaissent. À nouveau, les électeurs de François Fillon se démarquent par leur jugement plus négatif porté sur Mai 68 : une courte majorité (57%) y associe certes un effet relativement bénéfique, mais 40% identifient surtout des conséquences négatives.

 

PowerPoint PresentationPlus généralement, les personnes les plus âgées portent un jugement moins positif que leurs descendants : c’est à la fois le cas des Français âgés de plus de 75 ans (déjà adultes au moment de Mai 68), mais aussi des personnes âgées de 65 à 75 ans. Ces dernières, jeunes au moment de Mai 68, sont 25% à identifier des conséquences négatives à ce mouvement – un avis critique davantage partagé parmi les hommes de cette tranche d’âge (30%), ainsi que par les diplômés du supérieur (29%). Loin d’être concentrée aux profils ruraux éloignés du « tumulte » urbain, la critique de Mai 68 est donc plus prononcée parmi les profils « soixante-huitards » les plus éduqués, issus des classes sociales les plus aisées.

En cohérence avec leur regard majoritairement bienveillant à l’égard de Mai 68, les Français n’adhèrent que modérément à différentes critiques que l’on peut régulièrement entendre au sujet de ce mouvement. Un tiers des personnes interrogées (32%) est aujourd’hui d’accord pour dire que Mai 68 a détruit l’école républicaine. 39% estiment que Mai 68 a encouragé l’individualisme au détriment du collectif. 43% que cela a minimisé l’importance de la famille dans la société. Seule critique suscitant une adhésion majoritaire : selon 60% des Français, Mai 68 a dégradé la confiance des citoyens envers les responsables politiques. Une nouvelle fois, toutes ces assertions rencontrent un écho particulièrement fort chez les électeurs de François Fillon et, dans une moindre mesure, chez ceux de Marine Le Pen.

 

 

Et Mai 68 aujourd’hui ? Les jeunes ont majoritairement (65%) le sentiment que les « soixante-huitards » sont restés fidèles à leurs idées initiales, tandis que leurs aînés (et notamment ceux qui ont vécu Mai 68) se montrent beaucoup plus sceptiques

Au final, cinquante ans plus tard, quelles traces de Mai 68 subsistent dans notre société ? Un premier élément de réponse se dessine lorsque l’on demande aux Français si – selon eux – les acteurs de Mai 68 sont revenus sur leurs idéaux de l’époque ou s’ils en sont restés proches. 56% des Français ont le sentiment que les personnes concernées par Mai 68 sont restées plutôt fidèles à leurs idées d’il y a cinquante ans, quand 37% estiment au contraire qu’elles s’en sont éloignées. Mais au-delà de ces résultats collectés auprès de l’ensemble de la population, des clivages générationnels se font jour. Ainsi, les personnes les plus âgées ont davantage le sentiment que les acteurs de Mai 68 se sont éloignés de leurs idées initiales : c’est le diagnostic porté par 57% des Français âgés de plus de 75 ans. C’est aussi l’avis de 48% des « soixante-huitards » (65-75 ans), au sein desquels les diplômés du supérieur font davantage le constat d’un éloignement idéologique au fil des années. En revanche, une large majorité des jeunes (65%) considère que les acteurs de Mai 68 sont restés fidèles à leurs idées originales.

 

 

Enfin, parmi différents slogans marquants de l’époque, « Faites l’amour, pas la guerre » et « Fermons la télé, ouvrons les yeux » suscitent aujourd’hui un relatif consensus, contrairement à « CRS… SS ! », qui déplaît à 74% des Français

 

Harris Interactive a proposé, aux interviewés, un dernier exercice dans le cadre de cette enquête : les répondants se sont vus présenter des slogans datant de Mai 68. Ils devaient indiquer si chaque slogan leur plaisait ou pas. Dans l’ensemble, 2 slogans suscitent une réaction largement positive : plus de 7 Français sur 10 se disent aujourd’hui séduits par « Faites l’amour, pas la guerre » (79%) et par « Fermons la télé, ouvrons les yeux » (72%). À l’inverse, un slogan suscite un rejet massif : l’équation « CRS… SS ! » déplaît aux trois quarts (74%) des personnes interrogées. Dans une moindre mesure, une majorité rejette également « Quand les parents votent, les enfants trinquent » (54%) et « on ne peut pas penser librement à l’ombre d’une chapelle » (49%).

 

L’adhésion à ces différents slogans cinquantenaires permet également d’esquisser un découpage original du paysage politique contemporain. Certes, tous les électorats expriment une préférence marquée pour les 2 slogans les plus consensuels : « Faites l’amour, pas la guerre » et « Fermons la télé, ouvrons les yeux ». Mais les électeurs de Jean-Luc Mélenchon se démarquent par leur adhésion plus forte à l’ensemble des slogans testés, plaçant également parmi leurs devises préférées « Je ne veux pas perdre ma vie à la gagner » et « Prenons nos désirs pour des réalités ». Soit une attitude proche des électeurs de Benoît Hamon, même si ces derniers préfèrent « L’imagination au pouvoir ». Suite à l’élection de leur candidat à la Présidence de la République, les électeurs d’Emmanuel Macron, quant à eux, se distinguent également par une plus forte appétence pour « L’imagination au pouvoir » et « Prenons nos désirs pour des réalités », mais aussi par leur rejet de « Élections, piège à con ».

 

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De façon générale, les électeurs de François Fillon se montrent plus sceptiques que la moyenne envers la plupart des slogans testés, sauf l’idée que « tout est politique » – que certains sympathisants de droite se réapproprient sans doute en se remémorant la couverture médiatique de la campagne présidentielle. Enfin, l’électorat de Marine Le Pen se reconnaît dans des slogans revendiquant une lucidité accrue face à une supposée naïveté : « Fermons la télé, ouvrons les yeux ! », « Élections, piège à con », « Tout est politique » et « On ne peut plus dormir tranquille une fois que l’on a les yeux ouverts ». C’est peu dire que Mai 68, ses conséquences et ses slogans restent encore d’actualité.

 

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